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 Un long périple

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Artémis

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MessageSujet: Un long périple   Mer 19 Oct - 19:10

Délivrés de leurs cachots et ayant réussi à s'enfuir du repaire des pirates, Artémis et Rolland poursuivent leur fuite à travers l'île (Un ange à la découverte de la liberté)


Après cette courte pause, je repris mon chemin à la suite de Rolland. Nul besoin de courir davantage, il semblait que mes détenteurs ne nous avaient pas suivis jusqu'ici. Tout me paraissait pourtant si agité, bruissant de vie. Je n'avais qu'à de rares occasions entendu pareille mélopée et cela remontait à si loin maintenant que j'en avais perdu le souvenir. Pourtant... Comment avais-je pu oublier cette symphonie, cet orchestre aux instruments innombrables ?

- Quelque chose ne va pas ? Tu es blessé ?, s'inquiéta soudain Rolland.

Je tournai le visage vers lui avec incompréhension. Mon corps était endolori, ma peau me brûlait là où ma tunique n'avait cessé de me frotter pendant ma course, la plante de mes pieds avait été entaillée par les herbes et les pierres. Pourtant, je me sentais léger, avec presque l'impression que si je battais maintenant des ailes j'arriverais à m'élever dans les cieux.

- Pourquoi pleures-tu ?

Je portai une main à mes yeux, sentant les larmes qui s'en échappaient. Je ne comprenais pas, la douleur n'était pas si grande que cela. Je secouai la tête pour signifier que j'allais bien. Mon camarade d'infortune n'insista pas et nous poursuivîmes pendant quelques instants en silence. Je suivais les pas de Rolland, calquant mon allure sur la sienne, lui laissant la tâche de nous guider dans ce lieu qui m'était inconnu. Je percevais le bruissement de ses vêtements, devinais à ses ralentissements réguliers qu'il se retournait vers moi pour vérifier que j'étais encore là. Enfin, il s'arrêta et me chuchota de me baisser. Je m'exécutai, avançant à quatre pattes jusqu'à sa hauteur.

- Il y a un village un peu plus bas., m'indiqua-t-il. Mais c'est étrange, je ne vois personne dans les rues.

Je tournai mon attention devant moi. J'entendais les vagues s'échouant un peu plus loin sur une plage, les sons des insectes et de quelques animaux sauvages un peu plus gros, des oiseaux, mais nul trahissant des activités humaines. Sans Rolland, je n'aurais même pas su qu'un village se trouvait là. Je l'entendis soupirer.

- J'espérais trouver un lieu plus accueillant. Déjà l'autre jour me faire enlever par des pirates et maintenant ça... Ce n'est pas mon jour. Mais j'imagine que c'est la raison pour laquelle ces ordures étaient si tranquilles : la ville semble abandonnée. Qu'en penses-tu ?

Je restai silencieux, surpris qu'il me demande mon avis. Mais que voulait-il que je réponde ? J'étais d'accord avec lui, la ville, si ville il y avait, n'abritait personne. Pour le reste, je ne savais que penser. Il y avait encore quelques minutes, j'étais emprisonné dans une cellule souterraine sans espoir de pouvoir un jour être dehors. Sans avoir mon mot à dire pour quoi que ce soit. Et maintenant... Il voulait vraiment mon avis ?

- La ville est au bord de mer, il y a forcément un port là-bas. Avec un peu de chance nous trouverons une embarcation...

Son ton ne semblait pas vraiment convaincu, néanmoins il se redressa, me tapotant l'épaule, sans doute pour me signifier que l'on repartait. Je me redressai à mon tour, me demandant à quoi avait servi cet arrêt, mais je n'osai pas poser la question. À vrai dire, alors que je prenais de plus en plus conscience de ce qu'il m'arrivait, cette question n'était pas la seule à envahir mon esprit. Qui était exactement Rolland ? Il avait parlé d'un endroit appelé Dawn, et apparemment il nous fallait un navire pour nous y rendre, mais où était-ce ? Quel genre d'endroit était-ce ? Et que se passerait-il après ? Que voudrait faire Rolland ? Que deviendrai-je ? Je sentis soudain le sol de terre remplacé par des pavés et j'hésitai un instant.

- Nous rentrons dans la ville., me précisa Rolland, bien que je l'eus deviné à cet instant. Il y a quelqu'un ?!

Je sursautai lorsqu'il éleva la voix et rentrai la tête dans les épaules. Je n'aimais pas le bruit, trop fort, qui se répercutait sur les maisons. Enfin, au moins ces échos me renseignèrent sur la position des murs. Juste pour vérifier, j'émis un bref claquement de langue.

- C'était pour quoi ça ?, se renseigna Rolland.
- Pour savoir... où les choses sont..., hésitai-je.
- Comment ?

Je ne savais pas vraiment la façon de lui expliquer comment je faisais. C'était juste naturel pour moi. J'entendais le son me revenir, et suivant le temps que cela prenait, je savais à quelle distance se trouvait l'obstacle qu'il avait heurté. Les infimes déphasages contenu dans cet écho me permettait de me représenter mentalement la forme de l'objet. Oui, voilà, j'aurais pu l'expliquer ainsi. Mais cela était trop long à dire. Je haussai les épaules.

- Peu importe, je suppose, si cela t'est utile., conclut Rolland. Mais le coin est vraiment désert, hein ? Cherchons s'il reste quelque chose d'utile ici. Nous allons avoir besoin de provision pour ce voyage.

Je hochai doucement la tête et il s'avança sur le côté. Je perçus le grincement des gonds et devinai qu'il venait de rentrer dans l'une des habitations.

- Pardon pour l'intrusion !, déclama-t-il même en sachant l'absence du propriétaire.

Je le suivis, répétant mon claquement de langue une fois le porche franchi afin d'avoir un aperçu de l'organisation de la pièce. Je tendis l'oreille, essayant de comprendre quels étaient tous ces objets qui jonchaient le sol sans sembler le moins du monde organisés.

- Fais attention où tu marches., me conseilla Rolland. Ou n'avance même pas, il y a des débris de verre partout. On dirait que cet endroit a été mis sens dessus dessous. Un pillage sans doute. Si c'est le cas... On ne risque pas de trouver grand chose. Attends-moi là, je vais jeter un coup d'œil quand même.

Je l'entendis sautiller, évitant les obstacles pour se déplacer à travers la pièce. Des portes s'ouvrirent, se refermèrent, le plancher grinça tristement. Je restai immobile, attendant son retour sans savoir quoi faire. J'avais l'habitude de rester seul, sans rien avoir à faire. Jusque là, cela ne m'avait pas trop posé de problème. Je connaissais l'ennui, j'étais passé maître dans le détournement de ma propre attention. Attendre n'était donc pas un problème. Mais pour la première fois, je me sentis inutile. J'avais passé ces dix-sept ans de ma vie sans jamais rien faire, d'abord trop jeune lorsque je vivais avec Monsieur pour prendre mes propres initiatives, et ensuite privé de cette possibilité. Mais maintenant, j'avais le choix. Je n'étais pas obligé de suivre les conseils de Rolland. Je pouvais avancer dans cette pièce. Mais était-ce vraiment le bon choix ? Tant que je ne faisais pas de choix, je n'étais pas responsable des conséquences.

- Presque tout a disparu., annonça Rolland en revenant vers moi. Il n'y a plus aucun objet de valeur, mais il n'y a ni corps ni trace de sang, comme si aucun combat n'avait eu lieu. Les villageois ont dû avoir le temps de fuir avant l'arrivée des attaquants et ils auront emporté ce qu'ils pouvaient. Le reste aura été volé après. Vu l'état de la cuisine, ça fait un certain temps que plus personne n'est venu ici. Il n'y a plus aucun produit frais, tout est complètement moisi, et les rares aliments secs ont été rongés par la vermine. Les canalisations fonctionnent encore cependant, on aura au moins de l'eau. Et il reste quelques objets utiles.

Il s'arrêta à côté de moi et attrapa ma main droite, dans laquelle il déposa la partie cylindrique d'un objet.

- C'est un couteau. Ce n'est pas grand chose, mais ça pourrait toujours servir si on retombe sur ces pirates.

Je restai figé, tenant prudemment l'objet sans savoir quoi en faire. Était-il sérieux ?

- Évidemment, dans notre état actuel, si nous pouvons éviter le combat ce serait bien mieux. Et je ne t'empêcherai pas de fuir si tu as peur.

Il semblait sérieux. Avait-ce vraiment été le bon choix de s'enfuir ? Rolland posa sa main sur ma tête, me tapotant doucement le crâne.

- Allez, un peu d'entrain !, rajouta-t-il plus tranquillement. Il faut toujours voir le bon côté des choses, Art. Je peux t'appeler Art, hein ?

J'acquiesçai vaguement et il se mit à rire, avant de me pousser doucement vers l'extérieur.

- Allons voir s'il reste un navire au port !

Il repartit sans attendre et je le suivis, impressionné par sa façon de voir les choses et de passer si rapidement du sérieux à l'amusement. Nous avançâmes dans les rues désertes jusqu'à parvenir sur les quais. J'écoutai le clapotement de l'eau, cherchant à savoir si elle se répercutait sur une coque ou si le son n'était dû qu'à la présence de la berge. Rolland s'arrêta, sans doute pour observer les environs.

- Non, je ne sais vraiment pas où nous sommes., soupira-t-il. J'espérais me retrouver en voyant à quoi ressemblait la côte mais... Non. Ma seule certitude est que ce n'est pas Dawn. Mais bonne nouvelle, il y a une barque ! Enfin, c'est plutôt un reste de barque, mais il devrait être possible de bricoler ça. Est-ce que tu penses être capable de trouver quelques tonneaux ?

Je pouvais faire quelque chose ? Surpris, je hochai maladroitement la tête. Rolland repartit une nouvelle fois et j'hésitai à le suivre encore. Mais il venait de me demander de faire autre chose, trouver des tonneaux dans cette ville. Je pris une grande inspiration, puis je m'engageai seul dans une autre rue que la sienne. Je la parcourus lentement, répétant régulièrement mon claquement de langue à la recherche de tonneaux. Je trouvai sans trop de difficulté des débris de bois et m'immobilisai sans trop savoir quoi faire. Rolland avait dit des tonneaux, mais il n'avait pas précisé s'il les voulait entier ou si des morceaux suffisaient. Néanmoins il avait dit tonneaux, et non débris de tonneaux, alors cela ne ferait sûrement pas l'affaire. Je me remis en route, continuant mon exploration. Les débris étaient nombreux, une bonne partie de ce qui restait dans la ville semblait avoir été détruit. Même certains murs avaient chuté au sol, m'obligeant à des détours. Je ne trouvais pas. Cela faisait un moment maintenant que nous nous étions séparés. Est-ce que Rolland était parti et m'avait laissé là ? Ma poitrine se serra. Je ne voulais plus être seul. J'eus envie d'aller le rejoindre, mais je ne savais plus où il était. Je sentis la panique monter en moi et je m'assis, prenant le temps de me calmer pour réfléchir plus intelligemment. J'avais envie de retourner au quai et l'attendre, d'être rassuré par son retour. Mais... Si je revenais sans avoir trouvé ce qu'il voulait, allait-il encore vouloir de moi ? Je me relevai. Les rues n'étaient certainement pas le bon endroit pour trouver des tonneaux, j'allais devoir pénétrer dans l'une ou l'autre des maisons qui m'entouraient.

À l'intérieur de celle-ci aussi, tout était désordonné, plus ou moins détruit. J'avançai avec précaution, me rappelant l'avertissement de Rolland sur les morceaux de verre. Mes pieds nus avaient déjà suffisamment souffert sans que j'aie à marcher sur ces éclats. Encore une fois, je me figeai, effrayé de la possible douleur qui m'attendait. Mais l'idée de me retrouver seul était bien pire, aussi je m'avançai bientôt au milieu des débris. Je supposai que si verre il y avait, il devait venir des carreaux brisés et donc se trouver près des murs, aussi je marchai directement vers le centre de la pièce. Un claquement de langue me permit de repérer une porte ouverte et je m'y dirigeai. Lentement, je parcourus l'ensemble de la maison, avant de finalement m'avouer vaincu. Nul tonneau là encore. Je retrouvai mon chemin vers l'extérieur et recommençai à errer dans la rue, désabusé. Je sentis les larmes me monter aux yeux et frottai rapidement ceux-ci dans ma manche, perplexe. Pourquoi ? Cela faisait des années que je n'avais pas pleuré, alors pourquoi cela m'arrivait-il soudain deux fois en un jour ? Je ne comprenais pas. Tout était tellement plus simple quand je n'avais rien à faire d'autre que de rester dans ma cellule. Arrête de t'appesantir sur ton sort., m'intimai-je. Et trouve un de ces fichus tonneaux !

J'avais l'impression d'avoir parcouru une bonne partie de la ville maintenant. Et je n'avais toujours par revu Rolland. Pas plus que je n'avais trouvé un tonneau intact. Je claquai encore une fois de la langue, davantage par habitude que par nécessité. J'avais déjà compris ce qui se trouvait au sol, je n'avais pas besoin de... Je m'immobilisai, claquai une fois de plus la langue. Je n'avais pas rêvé. En hauteur, à quelques pas devant moi, se trouvait quelque chose qui ressemblait à un tonneau. À un tonneau plat, certes, suspendu au bout de deux chaînes, elles-mêmes reliées à une poutre de bois jointe à une maison un peu plus grande que les autres. Était-ce un signe ? Je pénétrai à l'intérieur. Au premier claquement, je repérai plusieurs des tonneaux que j'avais tant cherchés. Mon cœur s'accéléra et je me précipitai vers l'un d'eux, pressé de le toucher pour m'assurer que je ne me trompais pas. Ma main libre effleura le bois, caressa le ventre arrondi du récipient. Enfin, enfin ! Je passai mes deux bras autour, prenant garde à ne pas me blesser avec mon propre couteau, et essayai de me relever. Je restai accroupi au sol, faisant de mon mieux pour soulever l'objet volumineux et plus lourd que ce que je pensais. Je réussis à le soulever de quelques centimètres, puis il retomba sur le sol. Je me laissai choir à côté, le souffle court. Étais-je si faible que je ne pouvais même pas soulever ça ? D'un autre côté, Rolland m'avait demandé de trouver des tonneaux, pas de les ramener. Lentement, je ressortis de ce lieu. Comment pouvais-je retrouver mon camarade maintenant ?

- R... Rolland..., murmurai-je.

Il ne répondit évidemment pas. Comment aurait-il pu m'entendre ? Même moi je ne l'aurais perçu s'il avait parlé aussi bas pour m'appeler. Je me devais de faire un effort. Je me préparai mentalement à la souffrance, puis pris une grande inspiration.

- Rolland !, criai-je le plus fort possible.

Je rabattis aussitôt mes mains sur mes oreilles, avec l'horrible sensation que mes tympans allaient exploser. Un grésillement étrange persistait alors que je savais que rien de l'extérieur ne le produisait. Je me sentais désorienté, légèrement vacillant. Je me baissai pour chuter de moins haut si je venais à perdre l'équilibre. Bientôt, j'entendis des pas qui accouraient et la voix de Rolland qui m'appelait. Un étrange soulagement s'empara de moi et j'indiquai faiblement ma position, me forçant à parler encore avec un niveau de voix plus élevé qu'à mon habitude.

- Ici. Ici. Ici., répétai-je en boucle jusqu'à ce qu'il parvienne à me rejoindre.

Quand enfin il déboucha dans la rue, il se précipita vers moi et se laissa tomber à genoux à mes côtés. Un grand soulagement s'empara de moi. Il était revenu. Il était vraiment revenu juste parce que je l'avais appelé.

- Qu'est-ce qui t'arrive ?!, s'inquiéta-t-il.
- J'ai trouvé..., répondis-je doucement.

Il resta un instant muet, puis souffla profondément.

- Tu m'as fait peur, j'ai cru qu'il t'était arrivé quelque chose, et quand je parviens jusqu'à toi, je te trouve écroulé par terre...
- Je n'arrive pas... à le soulever..., avouai-je.

Cette fois il pouffa, puis m'ébouriffa les cheveux.

- Ça ne m'étonne pas, j'ai été surpris tout à l'heure dans les escaliers, tu ne pèses rien ! Un tonneau doit faire le même poids que toi.

Ah, vraiment ? Je n'étais peut-être pas si faible que ça après tout.

- Une taverne ?, demanda-t-il soudain. Tu m'étonnes qu'il doit y en avoir là-dedans ! Attends là.

Il se redressa et pénétra dans l'établissement, puis en ressortit bientôt, le pas plus lourd, un tonneau sous chaque bras. Je le suivis de nouveau vers le port, où il déposa sa charge avant de me demander de l'attendre pendant qu'il allait en chercher d'autres. Il fit ainsi trois allers-retours, mais revint la dernière fois avec une charge différente. Je pointai vaguement du doigt ce nouvel objet, l'interrogeant silencieusement.

- Ça ? Eh bien, comme il n'y avait rien à manger ici, pendant que tu cherchais les tonneaux je suis retourné dans la forêt. En cette saison il y a pas mal de noix et encore quelques fruits., m'expliqua-t-il. Tiens, je te laisse ranger tout ça dans ce tonneau, je vais commencer à réparer cette barque.

Il déposa son sac devant moi et approcha de moi un tonneau, puis s'éloigna. Docilement, j'obtempérai à ses ordres, transférant nos victuailles dans le récipient plus solide. Mon travail fut rapidement achevé et je restai assis, écoutant Rolland s'agiter. Je grimaçai presque à chacun de ses mouvements, alors qu'il assénait des coups sur des objets métalliques. Finalement je m'éloignai quelque peu, désireux de retrouver plus de calme. Mes oreilles tintaient, comme si quelqu'un continuait de frapper à l'intérieur de mon crâne. Peu à peu, ce bourdonnement se calma, remplacé par un autre martèlement que je mis quelques secondes à comprendre. Des pas. Des pas nombreux, qui se précipitaient dans notre direction.

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Artémis

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MessageSujet: Re: Un long périple   Lun 24 Oct - 21:43

Je revins vers Rolland, tendant le bras pour désigner les rues toute proches.

- Les pirates..., geignis-je. Ils arrivent...

Mon camarade poussa un juron et abandonna son bricolage. Il renversa les tonneaux, puis m'attrapa par le bras, m'entraînant dans l'une des maisons voisines. Je me laissai guider en tremblant. Je ne voulais pas y retourner. Je n'avais pas voulu partir, mais maintenant la simple pensée de ce cachot froid et humide m'emplissait de désarroi. Rolland me lâcha et je l'entendis farfouiller dans les décombres.

- Cache-toi là., finit-il par me murmurer.

J'obéis, rampant dans la poussière sous ce qui devait être un meuble à moitié effondré. Il rabattit plusieurs choses devant moi, qui s'écroulèrent avec un bruit sourd. Je restai immobile tandis que j'entendais Rolland se déplacer un peu plus loin pour se trouver sa propre cachette. Puis le silence retomba, à peine troublé par nos deux respirations. Plus loin, j'entendais encore les pas se rapprocher, accompagnés de cris colériques. J'attendis et j'attendis encore, alors que nos poursuivants étaient de plus en plus proches. Bientôt, ils parvinrent sur le port, et désormais leurs voix devaient être clairement audibles même pour Rolland.

- Cherchez partout !, hurla l'un d'eux. Vous avez entendu le capitaine ?! Retrouvez les ! Si on les perd, je ne donne pas cher de notre peau ! Si on ne les retrouve pas le capitaine va nous étriper ! Et je suis sûr que vous ne voulez pas ça, hein les gars ?!

Un vague grognement d'assentiment lui fit écho, accompagné d'un grand craquement. Je me prostrai un peu plus dans mon recoin et fis un effort pour maîtriser les tremblements qui s'emparaient de mon corps. Les pirates se dispersèrent, et je me figeai complètement en entendant l'un d'eux prendre pied dans la maison où nous nous cachions. Ailleurs dans la pièce, un morceau de parquet grinça. Je serrai les dents, priant pour que notre poursuivant ne l'ait pas entendu. Ses pas lourds martelèrent les marches d'un escalier, puis un claquement sonore résonna dans la salle.

- Où vous cachez-vous, mes petits ?, susurra-t-il. Je sais que vous êtes là, montrez-vous...

Le cœur de Rolland s'accéléra et je me rendis compte qu'il en était de même pour le mien. Nous paniquions. Le pirate fit quelques pas de plus et j'entendis qu'il se rapprochait de la cachette de mon camarade. Non ! Depuis toutes ces années, Rolland était le seul à m'avoir tendu une main secourable. Je ne pouvais pas le laisser le trouver ! Je ne réfléchis pas et imitai le premier bruit qui me vint à l'esprit et puisse être possible dans ce contexte : le couinement d'une souris. L'homme se tut et s'immobilisa. J'attendis quelques instants, puis imitai le son de petites pattes courant sur le plancher.

- Saletés de rongeurs., pesta le pirate.

Il resta encore un moment sans bouger, puis ses pas reprirent, repartant en direction de la porte. Je l'écoutai redescendre les escaliers et ressortir dans la rue, prévenant les autres que nous n'étions pas là. Je me détendis légèrement, mais je n'étais pas encore assez rassuré pour sortir de ma cachette. Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres, étonnamment longues. Les pirates finirent par quitter le village, sans doute pour nous chercher ailleurs. Je restai encore immobile. Puis le plancher grinça de nouveau. Je sursautai, craignant un instant que le pirate soit revenu, puis me rendis compte qu'il n'y avait qu'un battement de cœur. Celui de Rolland. Je soupirai alors qu'il se rapprochait de ma cachette. Il me dégagea alors le passage et je sortis de sous mon meuble.

- On a eu de la chance., me souffla-t-il. Sans cette souris...

J'hésitai légèrement. Devais-je lui dire qu'il n'y avait aucune souris salvatrice dans cette maison ? Il ne m'en laissa cependant pas le temps, se déplaçant vers une fenêtre avant de revenir me chercher pour me mener à la sortie. De retour sur le quai, Rolland râla en découvrant que l'un de nos tonneaux avait été réduit en miettes, sans doute sous la colère d'un pirate. Heureusement pour nous, il ne s'agissait pas de celui des provisions, sans quoi ces hommes auraient été certains de notre présence. Mon camarade reprit son bricolage, cette fois plus silencieusement en étouffant le bruit de ses coups à l'aide de son vêtement.

Après une bonne heure, Rolland s'avéra enfin satisfait de son travail et alla remplir deux des tonneaux d'eau. Il les plaça à bord, ainsi que celui contenant nos provisions. Soudain, il m'attrapa par la taille et je lâchai une exclamation de surprise. Puis mes pieds touchèrent le bois de la barque et il me relâcha avec précaution. Je battis un instant des bras, cherchant à trouver mon équilibre sur l'embarcation ballotante. Je finis par m'asseoir, peu rassuré de cette situation. La barque tangua fortement quand Rolland y monta, puis j'entendis des bruits d'éclaboussures et un léger grincement et sentis vaguement que l'on commençait à se déplacer. Au milieu des vagues, le bruit était discret mais régulier, répétitif, et je compris que mon camarade d'infortune devait être en train de ramer pour nous éloigner de la côte. Peu à peu, les crissements des insectes disparurent, recouverts par le bruit de la mer. La mer, si grande, partout autour de nous. Il n'y avait plus que nous et cette étendue d'eau qui ne semblait pas avoir de fin. Deux battements de cœur, deux respirations, les gargouillements de nos deux estomacs et les vagues, encore et encore, et le clapotis de l'eau contre la coque.

- J'ai hâte d'être rentré chez moi ! Je vais revoir mes parents, mon petit frère et Kalna !, s'exclama soudain Rolland, perturbant le concert de nos corps et de la mer, avant de rajouter à mon intention : Kalna est ma fiancée. Nous allons nous marier cet hiver.

A cet instant, même si je ne le voyais pas, je pouvais sentir son sourire dans sa voix, chaude et enjouée. Je hochai la tête, sans trop savoir pourquoi mais ayant l'impression que c'était la bonne chose à faire.

- Ta famille ne te manque pas, Art ?

Ma famille... Je ne la connaissais pas. Je savais seulement que j'avais été élevé par Monsieur, qu'il avait été comme un père pour moi. Je me souvenais de cette pièce, et du grand lit moelleux qui m'accueillait et dans lequel je dormais si bien. Ce n'était pourtant qu'un matelas posé sur le sol, mais je n'avais guère connu de couchage plus confortable depuis lors. Je me rappelais des lourds rideaux qui cachaient les fenêtres, et des étagères remplies de livres que je ne pouvais lire. Mais cela n'était pas important, car chaque soir Monsieur venait me raconter une histoire. Mais cela faisait tellement longtemps déjà. Depuis quand ne l'avais-je pas entendu ? Dix ans ? Onze ? Après si longtemps, c'était étrange de penser à lui. Bien sûr, ce n'était pas la première fois. J'avais eu tout le temps pendant ma captivité de repasser chacun des moments que nous avions passé ensemble. Mais peu à peu ceux-ci s'effilochaient, de moins en moins précis. La douleur de la séparation était plus lointaine elle aussi. Pourtant, je savais que j'avais été heureux à cette époque, alors s'il était possible d'y revenir... Non, il était impossible de remonter le temps. Mais retrouver Monsieur... Cela par contre devait être possible. J'acquiesçai faiblement.

- Et... Je peux te demander comment tu t'es retrouvé emprisonné par ces pirates ?, tenta Rolland.

N'était-ce pas ce qu'il venait de faire ? Enfin... Voulait-il la version longue ou la version courte ? J'étais passé par tellement de mains depuis que j'avais été séparé de Monsieur... J'avais été la possession de pirates comme Œil Pourpre, d'un homme d'affaire du nom de Buglorn et même d'un certain Yelzas Grantz, dont le surnom de Madman ne trahissait pas encore assez bien l'état mental. Rien que de repenser à lui, j'en eus des frissons. Cet homme était complètement malade, j'avais cru mourir plusieurs fois entre ses mains...
Tout avait commencé quand quelqu'un était entré dans la chambre, mais ce n'était pas Monsieur. Il m'avait emmené à travers de longs couloirs complètement vides. Je me souvenais à peine de ce moment, seule me restait l'excitation que j'avais alors ressentie à enfin quitter cette pièce que je connaissais par cœur. La suite était un peu vague dans mon esprit d'enfant. Je me rappelais que nous étions sortis de cette grande maison, puis j'étais monté à bord d'un navire. À ce moment j'avais commencé à m'inquiéter que Monsieur ne soit pas avec moi. Mais lorsque j'avais voulu faire demi-tour, il était déjà trop tard. On m'avait attrapé et enfermé. C'était là le début d'une nouvelle condition qui m'avait suivi pendant toutes ces années... J'avais été vendu plusieurs fois, avait visité d'innombrable cales et geôles, avait même été volé à quelques reprises. J'avais été mal nourri, frappé et touché de bien des manières qui soient, jusqu'à être complètement détruit. J'avais été changé en objet, sans but, sans volonté, me contentant d'obéir pour moins souffrir. Puis j'avais commencé à me reconstruire, lentement, léchant mes plaies mais restant replié sur moi-même. Jusqu'à aujourd'hui. Rolland était la première personne depuis longtemps à qui j'adressais la parole sans y être obligé.

- Tu sais, si tu ne me dis rien, le trajet va être vraiment très long., déclara Rolland.
- J'ai... été vendu..., bégayai-je.

Il avait eu droit à la version courte finalement. Ma gorge était encore trop sèche pour que je fasse l'effort de parler davantage. Mais sans doute n'était-ce pas là la véritable raison en fin de compte. Seulement, après être resté seul avec moi-même si longtemps, il m'était difficile de m'ouvrir à quelqu'un.

- Vendu ?!, s'outragea Rolland. Par ta famille ?

Je secouai aussitôt la tête. Le bruit de la mer combla le silence qui s'installait de nouveau entre nous.

- J'ai été enlevé., me lança-t-il alors. Ces pirates ont pensé mettre la main sur le trésor de mon village, et ils avaient besoin de quelqu'un pour leur indiquer le chemin. Pourquoi est-ce tombé sur moi, mystère. Mais ils ont choisi la mauvaise personne, pour sûr !

Il se mit à rire tout seul et je restai tourné vers lui avec incompréhension. Il était content d'avoir été enlevé ?

- Maintenant que je sais de quel équipage il s'agit et que je connais leur cachette, il ne me reste plus qu'à prévenir la marine pour qu'elle nous en débarrasse une bonne fois pour toute.
- La marine ?, répétai-je.

J'avais déjà entendu ce terme dans la bouche de mes détenteurs, généralement plus ou moins accompagné d'injures peu glorieuses.

- Oui, la marine !, confirma-t-il. Ça fait partie du travail du gouvernement d'arrêter les hors-la-loi comme eux. Avec toutes ces informations, la marine devra forcément agir. Et nous débarrasser de ces ordures.

Je me repliai légèrement sur moi-même en sentant sa voix devenir agressive.

- Désolé., reprit-il plus calmement. J'ai du mal à supporter ce genre de personnes. Rien qu'à penser au mal qu'elles font...

Le clapotement des rames perdit sa régularité, marqua un temps puis reprit.

- Je ne comprends pas comment des gens peuvent s'en prendre à des innocents et faire du mal volontairement, sans raison autre que l'attrait du gain.
- L'argent peut presque tout..., répondis-je.

Combien de fois avais-je songé à cela en entendant les prix auxquels on me vendait ou m'achetait ? Si j'avais eu cette somme, aurais-je pu acquérir ma liberté ?

- L'argent ne fait pas le bonheur., rétorqua Rolland. Surtout pas celui des autres. Regarde ce qu'ils t'ont fait !

Je rentrai la tête dans les épaules. Je savais très bien ce qui m'avait été fait. J'étais le mieux placé pour le savoir.

- Comment peux-tu rester si impassible ? Tu ne leur en veux pas ?

Je réfléchis un instant à la question. La colère... Cela faisait longtemps que je m'étais résigné. Si je n'avais pas le pouvoir de me défendre, à quoi donc servirait-il que je me rebelle ? L'échec ne ferait que me blesser davantage. Évidemment, j'en voulais à ces pirates, et à tous ces gens qui m'avaient fait du mal. Mais plutôt que de leur crier ma peine, ma colère et ma frustration, n'était-il pas plus simple de les éviter pour ne plus avoir à faire à eux ? Je cherchais avant tout à préserver mon intégrité. Que l'on me comprenne ou pas, cela n'était qu'un détail.

- Sérieusement ?, insista Rolland. À ta place, je leur en aurais fait voir de toutes les couleurs !

Un léger sourire tordit le coin de mes lèvres. Savait-il seulement de quoi il parlait ?

- Je veux juste être tranquille., murmurai-je.
- Tu es trop gentil., répliqua-t-il. Il va falloir que je t'apprenne à te défendre, sinon tu vas vite te faire bouffer. Tu dois apprendre à te battre, Art, c'est nécessaire de nos jours avec tous ces pirates qui s'amusent à semer la terreur. Surtout que ton cas est... particulier.

Voilà. Je savais qu'à un moment ou un autre ma différence allait être abordée. Personne ne pouvait passer outre. Ma poitrine se serra. Je ne m'attendais pas à être si déçu cette fois. Avais-je donc placé tant d'espoir dans cet homme ?

- Hey, tu ne serais pas en train de t'apitoyer sur ton sort par hasard ?, m'interrogea Rolland. Proteste si je dis quelque chose qui ne te plaît pas !

Je me contentai de serrer mes genoux contre moi, me repliant encore davantage.

- Je ne dis pas ça pour te blesser tu sais, Art. À vrai dire, que tu aies des ailes, des cornes ou trois têtes, je m'en moque complètement. Seulement tu dois te rendre compte que c'est tout de même inhabituel. Et pour les pirates, tout ce qui est inhabituel, donc rare, a de la valeur. Si tu ne fais rien, ta liberté sera de courte durée. Pour l'instant, tu es faible.

Était-ce sa façon de me rassurer ? J'avais de plus en plus envie de disparaître dans un coin, de me rouler en boule et de me faire oublier. Mais nous étions sur une barque en plein océan, je n'avais nul endroit où me cacher. Ses propos étaient blessants, apeurants, et je ne pouvais pas ne pas les entendre. Les ignorer alors qu'il insistait autant était purement impossible, mais je n'étais pas encore prêt à les affronter.

- Mais tu n'as pas à avoir peur., rajouta-t-il doucement. Je vais t'apprendre à te battre, Art. Et en attendant, je te protégerai.

Mon cœur s'accéléra et je relevai légèrement la tête. Une étrange chaleur s'emparait de mon corps, et je ne pus m'empêcher de sourire.

- Merci..., répondis-je faiblement.

Jamais je n'avais rencontré quelqu'un comme Rolland. Il était déconcertant avec ses sautes d'humeurs soudaines, impressionnant par son assurance mais surtout... il était gentil.

Notre fuite se poursuivit sans que nous échangeâmes d'autre mot. Je n'en avais pas davantage besoin. Quelques instants lui avaient suffit pour me confronter à la dure réalité de notre monde, à m'encourager à la surmonter et à m'offrir un appui sur lequel je pouvais enfin me reposer. C'était en vérité tout ce qui m'avait toujours fait défaut. Pour la première fois depuis bien longtemps, je ne me sentais plus seul. Rolland était prêt à donner de son temps et de sa personne pour moi. Je ne pouvais gaspiller ce don précieux. Je ne voulais pas être un poids, je voulais l'aider moi aussi. Alors il allait falloir que je fasse des efforts et enfin sortir des retranchements où je m'étais replié depuis bien trop longtemps.

Les heures s'étirèrent, monotones. Les vagues, les vagues, toujours les vagues. Leur son me berçait, m'imprégnait de sa profonde mélodie. Mais peu à peu, je sentis celle-ci changer, s'approfondir. Il me semblait aussi que la barque ne se balançait plus de la même manière qu'avant. Le rythme des rames avait ralenti lui aussi. Peut-être Rolland commençait-il à fatiguer. Cela faisait un bon moment qu'il s'occupait seul de nous faire avancer. Peut-être pouvais-je le remplacer ?

- Est-ce que je peux t'aider ?

Les rames s'arrêtèrent et il y eut un raclement de bois contre le bois, puis deux claquements sur le fond de la barque.

- Non, ça ne servira à rien. Je n'arrive plus à nous diriger, nous sommes entraînés par le courant. Il ne reste plus qu'à nous laisser porter... en espérant que cela ne nous emmènera pas trop loin.
- Nous allons à Dawn ?, demandai-je.

Rolland ne répondit pas tout de suite.

- J'aimerais bien, mais en fait je n'en sais rien. Je voulais surtout que l'on s'éloigne de ces pirates... Mais nous avons de quoi tenir quelques jours et cela devrait suffire pour atteindre une autre île.

Je n'étais pas vraiment convaincu, mais je ne lui fis pas part de mes craintes. Je me devais de lui faire confiance. Alors j'attendis, grignotant une poire, tandis que le courant nous emportait vers une destination inconnue.

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Artémis

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MessageSujet: Re: Un long périple   Jeu 8 Déc - 20:16

Dix jours s'étaient déjà écoulés depuis notre départ de l'île, sans que rien de nouveau surgisse à l'horizon. Les premiers temps Rolland me racontait des souvenirs et des anecdotes sur son village natal, un endroit perdu au milieu des montagnes, où l'on faisait d'après lui la meilleure liqueur de toutes les Blues, où tout le monde se connaissait et s'entraidait, même si cela relevait parfois davantage d'une nécessité que d'une simple bonne entente. Mais bon, quand il fallait dégager un chemin dans la neige l'hiver ou renforcer la paroi pour éviter qu'un éboulement fracasse les demeures, chacun semblait mettre ses griefs de côté. Il m'avait expliqué que son village vivait en autarcie, bénéficiant de l'eau d'une source prenant naissance non loin et vivant des ressources de la forêt. Je comprenais mieux à présent comment il avait pu en si peu de temps nous trouver ces vivres. Il m'avait narré comment son frère et lui partaient parfois des jours chasser dans les bois, m'avait décri l'arbre immense dans lequel ils avaient bâti une cabane où ils aimaient se réfugier pour échapper à leurs corvées. Il m'avait décri la façon dont il avait rencontré celle qui était devenue sa fiancée, la fille de ses voisins, comment ils ne cessaient de se chamailler lorsqu'ils étaient petits. Il m'avait raconté qu'il avait commencé très tôt l'apprentissage du maniement du sabre et qu'il était rapidement devenu adepte d'un style à deux lames, le nitōryū. Il m'avait même promis qu'il me le montrerait lorsque nous serions arrivés chez lui et qu'il récupérerait ses armes, qu'il n'avait pu prendre avant de se faire enlever par les pirates. Je m'étais régalé de son enthousiasme, essayant de ne pas tenir compte qu'en comparaison ma vie était bien triste. Je n'avais pas eu de merveilleuse aventure à lui raconter, pas d'histoire de famille ni de bons sentiments. Mais sa joie m'avait gagné, me faisant sentir tout ce qui m'attendait à présent que j'avais quitté mon cachot. Se réjouir du futur, il semblait que ce soit cela, la liberté.

Mais à présent, tout cela me semblait bien lointain. Nous étions tombés à court de provisions et, comme en conséquence, Rolland était tombé à court de mots. Notre petite embarcation continuait d'être secouée sur des vagues immenses qui nous malmenaient sans que nous ne puissions rien y faire. Le temps semblait incroyablement long et en même temps j'avais peur que ne survienne le moindre changement. Car dans notre situation il me semblait que tout signe serait annonciateur de désastre.

- Ah, je m'ennuie !, hurla soudain Rolland, m'arrachant un sursaut. Je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie ! Je vais mourir d'ennui !
- Je mourrai de faim en premier..., répondis-je.
- Si pragmatique !

La voix de Rolland claqua, sèche, et je me recroquevillai aussitôt.

- Pardon., reprit-il plus gentiment. Je vais dormir un peu, ok ? Juste à l'avenir, évite de parler de nourriture.

Je l'entendis remuer puis le silence retomba une nouvelle fois. J'eus du mal à me détendre, inquiet de l'avoir mis de mauvaise humeur, ce qui ne sembla pas être son cas puisque bientôt un léger ronflement s'éleva de sa position. Je soupirai silencieusement, étirant précautionneusement mes jambes dans l'espace réduit de la coque puis dépliant mes ailes pour capter les rayons du soleil qui entamait sa descente vers l'horizon. Dix jours assis sur ce banc en bois, à pouvoir à peine se lever avec précaution pour ne pas passer par dessus bord, dans l'impossibilité de faire ne serait-ce qu'un pas... J'étais fourbu, j'en avais assez. La terre était décidément plus confortable. Les bras en l'air, les ailes déployées de toute leur envergure, je me figeai soudain. Je cessai même de respirer alors que soudain un faible espoir s'insinuait jusqu'à moi. Puis le piaulement caractéristique se répéta et je repris mon souffle sans pouvoir m'empêcher de sourire. Un albatros, c'était un albatros ! Tout à ma joie, je répétai le cri de l'animal et entendis ses battements d'ailes qui se rapprochaient. Je devinai qu'il tournoyait, quelque part loin au-dessus de ma tête, puis il s'éloigna de nouveau sans sembler me prêter plus d'attention. Je repliai mes ailes et me saisi des rames, galvanisé par cette apparition miraculeuse. Rentre au bercail, gentil albatros !, priai-je silencieusement. Puisant dans des forces que j'ignorai posséder, j'engageai la barque dans son sillage.

Je ne savais pendant combien de temps je manœuvrai les rames. Mes bras et mes paumes me brûlaient, mais je refusai de cesser de peur de perdre mon seul indicateur. Régulièrement, je répétai le cri de l'oiseau pour l'attirer avant qu'il ne me sème. Il était si rapide... Comme il semblait facile de voler, de s'élever de quelques battements d'ailes ! Les miennes se resserrèrent sur mon dos sans que je puisse m'en empêcher. Mais il n'était pas temps de m'apitoyer sur leur inutilité, toute mon attention ne devait être concentrée que sur une chose : l'albatros.

- Qu'est-ce que tu fais ?

Je sursautai, manquant de laisser échapper les rames. Les mains de Rolland se refermèrent sur les miennes, me faisant doucement lâcher prise pour les récupérer.

- Tu saignes...
- Il faut suivre l'oiseau !, m'exclamai-je. L'albatros, là-bas !

Je pointai le ciel du doigt, puis grimaçai en sentant la douleur qui traversait mon membre.

- Tu...
- Suis-le..., demandai-je d'une voix implorante.
- Ouais ouais, je m'en occupe., grogna Rolland.

J'entendis les rames replonger dans l'eau tandis que mon camarade d'infortune baragouinait quelques mots incompréhensibles. Rassuré qu'il prenne le relais, je senti toute la fatigue que j'avais accumulé me retomber dessus d'un coup. Je me laissai glisser de mon banc au fond de la barque, puis me penchai légèrement par dessus bord pour rafraîchir mes mains douloureuses dans l'eau. Je lâchai un cri et les retirai précipitamment alors qu'une brûlure encore plus intense les envahissait.

- Idiot., me lança Rolland sans animosité. Évidemment que le sel brûle quand il s'infiltre dans les plaies.

Piteusement je levai mes mains devant moi, effleurant doucement la paume de l'une du bout des doigts de l'autre. Je découvris que ma peau avait tellement frotté contre le bois que j'avais dépassé le stade des ampoules et attaqué la couche de derme, qui laissait à présent s'écouler un liquide poisseux. Je m'agitai légèrement, sans trop savoir quoi faire de mes mains. Cela faisait mal mais n'était pas grave cependant, et je fini par me calmer, me concentrant de nouveau sur le plus important. Je piaulai, rappelant encore une fois l'oiseau vers l'embarcation.

- C'était quoi ça ?, m'interrogea Rolland d'un ton ébahi.

Je me contentai de faire un mouvement de tête vers le ciel, il comprendrait bien assez vite.

Nous continuâmes notre avancée en silence, chacun concentré sur notre tache. Et enfin, après encore plusieurs heures, des bruits plus qu'encourageant me parvinrent. Tout d'abord ce fut une multitude de cris d'oiseaux alors que notre sauveur rejoignait ses congénères. Puis je remarquai que les vagues perdaient de leur régularité, semblant se briser, interrompues dans leur course. Rolland se mit à rire, un rire nerveux dans lequel je sentais s'échapper toute la tension accumulée ces derniers jours.

- Enfin !, s'écria-t-il.

Il poussa un grand cri de joie et je détournai la tête pour qu'il ne me voit pas grimacer de douleur. Je ne tenais pas à gâcher son plaisir.

- Met ça sur tes épaules., m'ordonna-t-il.

Je reçus sur les genoux le sac qui avait auparavant contenu nos vivres et penchai la tête avec incompréhension.

- Pour cacher tes ailes., m'expliqua-t-il. On ne peut pas savoir comment les gens du coin pourraient réagir, c'est juste de la prudence.
- Mais...
- Tu ne voudrais pas te faire de nouveau emprisonner ?

Je secouai la tête et obéi sans un mot de plus, passant la toile sur mon dos et en nouant deux coins autour de mon cou. Les rames claquèrent contre le fond de bois de notre canot, qui commença à tanguer violemment.

- Bouche-toi les oreilles., me prévint Rolland avant de se mettre à hurler. HE, DU BATEAU ! A L'AIDE ! SAUVEZ-NOUS ! NOUS SOMMES EN MAUVAISE POSTURE LA ! EH ! PASSEZ PAS VOTRE CHEMIN ! REVENEZ ! OUAIS, C'EST CA, ALLEZ VOUS FAIRE VOIR, ON S'EN SORTIRA TOUS SEULS ! ET... MERDE !

La barque fut soudainement projetée sur le côté. Sans rien pouvoir y faire, je sentis mes pieds quitter le fond et je chutai. L'eau se referma au dessus de moi, atténuant d'un seul coup tout ce que j'entendais. Le sel me brûla de nouveau les mains et je hurlai. Mes poumons se vidèrent, je sentis l'eau pénétrer dans ma bouche. J'agitai les bras en tous sens, sans savoir où était la surface. Ma tête ressortie un instant de l'eau et je pris une grande inspiration. Je me sentis repartir vers le bas et m'agitai de plus belle. Mes ailes s'empêtrèrent dans la toile que j'avais revêtu. Je les sentais peu à peu s'alourdir alors que l'eau froide se glissait entre mes plumes. Ma tête s'enfonça de nouveau sous l'eau. J'essayai de retenir l'air mais je sentais peu à peu mon souffle m'échapper. Je pouvais presque entendre les bulles que je lâchais s'échapper vers la surface. Au moins ai-je ma réponse., songeai-je. Je ne peux même pas flotter.

Une main agrippa mon poignet et me tira. Ma tête émergea de nouveau et je pus reprendre ma respiration, toussotant et crachotant.

- Accroche-toi à moi !

Je ne me fis pas prier et passai mes bras par dessus les épaules de Rolland.

- Qu'est-ce que... ?, demandai-je entre deux inspirations. Que... ?
- Non seulement ce navire nous a complètement ignoré, mais les vagues qu'il a produit ont renversé notre barque., grogna Rolland. Heureusement nous ne sommes plus bien loin de la côte. Ne me lâche pas.

Je resserrai ma prise alors qu'il se mettait en mouvement, commençant à nager pour nous emmener vers le rivage. Je sentais rouler les muscles de ses épaules et je me figeai de peur d'entraver ses mouvements. Je n'étais qu'une charge pour lui, pourquoi continuait-il de vouloir m'aider ? Il aurait été beaucoup plus simple de me laisser...

Après quelques longues minutes de brasse énergique, je sentis Rolland ralentir, puis s'immobiliser.

- Nous sommes arrivés., m'apprit-il le souffle court à cause de l'effort. Il y a une échelle pour monter sur le quai, tu peux l'attraper ?

Je tendis la main et tâtonnai un instant dans le vide avant d'effleurer un morceau de corde gluant. Je m'y accrochai de mon mieux, déchargeant mon poids des épaules de mon camarade.

- Eh bien, il ne reste plus qu'à monter !

Il me tapota le dos et je hochai la tête. Je marquai un temps d'arrêt, pris une inspiration. Pour la première fois, j'allais pénétrer sur une île en tant qu'homme libre. Un frisson me parcourut le dos et je ne pus m'empêcher de sourire alors que je commençais l'ascension, refermant mes mains blessées sur la corde effilochée et vaseuse. Les vagues me plaquaient contre le quai de pierre, rendant l'escalade difficile. Mais petit à petit, barreau par barreau, je m'élevai hors de l'eau. Et enfin je pus agripper le rebord.

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